Je n’aime pas trop écrire des billets à connotation négative. Malgré tout, je me dois de prendre position sur certaines pratiques qui sévissent dans mon métier. Pas pour pointer du doigt ou pour être négative, mais pour qu’il y ait une réflexion collective.


Ça fait 12 ans que je fais ce métier. Et ça fait 12 ans que je vois et reçois des demandes pour obtenir la gratuité de mes services sous couvert de « Nous sommes un organisme à but non lucratif ». Dernièrement, j’ai vu passer une demande qui offrait 400 $ pour une journée complète de présence lors d’un événement organisé par une OBNL. Et je dois dire que ce n’est pas un cas isolé : c’est une pratique courante, non seulement dans le milieu de la photo, mais dans les métiers de l’art en général.


Je vais vous expliquer pourquoi, aujourd’hui, je dénonce cette tendance. De loin, ça sonne bien : participer à une bonne cause en offrant ses services. Mais de près, il y a des questions essentielles à se poser. Par exemple : est-il absolument nécessaire d’avoir un photographe professionnel toute une journée pour un événement d’OBNL ? Le photographe n’est pas là pour récolter des fonds ou intervenir auprès des bénéficiaires. Il est là pour renforcer l’image de l’organisme en offrant un visuel plus attrayant. Et ça, ce n’est pas un besoin essentiel.

J’ai été bénévole pendant plusieurs années pour une fondation qui offrait un service photographique en contexte de deuil périnatal. Le but était d’offrir un dernier souvenir à des parents qui venaient de perdre leur enfant. Vous voyez la nuance ?


Je n’ai aucun problème à donner de mon temps lorsque cela sert directement l’intérêt du bénéficiaire. Là où je décroche, c’est quand on me demande un service non essentiel, sous couvert d’OBNL, pour des raisons d’image ou de prestige. Si ce n’est pas vital à la mission, demander la gratuité ou sous-payer un photographe, ce n’est pas acceptable.

Pour clarifier : un OBNL fonctionne comme une entreprise. Il ne peut pas distribuer de profits à ses membres, mais il peut vendre des services, payer des employés, engager des prestataires, gérer un budget, etc. L’argent sert à faire tourner l’organisation. L’OBNL existe pour remplir une mission. Point.

Revenons à l’offre de 400 $. Une entreprise photo vient avec des coûts. L’investissement initial est énorme en matériel. Si je fais le calcul suivant : 1 h de consultation, 2 h de transport, 6 h de présence, 5 h de tri et retouche, usure du matériel, assurances, impôts (25 %), taxes (15 %), on arrive à un salaire de 14 $ de l’heure. C’est moins que le salaire minimum. Et on voudrait faire passer ça pour normal ?


Ce qui me dérange le plus, c’est le manque de réflexion derrière ces demandes. C’est devenu automatique : « Nous sommes OBNL », on a pas de budget. J’ai vu des OBNL où les dirigeants gagnent des salaires de 200k par année. Le tout financé avec des subventions et des dons. Et j’ai aussi vu des photographes fermer boutique parce qu’ils n’arrivent pas à vivre de leur métier. On ne peut pas trouver ça normal de demander quelqu’un gratuitement ou de lui offrir des peanuts pour des services non essentiels.

C’est une forme d’exploitation. Certains diront que c’est la faute des photographes qui acceptent. Pourtant, le travailleur chinois qui entre dans une usine aux conditions effroyables le fait « volontairement » lui aussi. Personne ne le force physiquement. Est-ce acceptable pour autant ? Êtes-vous en faveur de ces conditions de travail ?

Quand un OBNL offre 400 $ pour une journée complète, c’est la même mécanique. Les photographes qui acceptent sont souvent dans des situations précaires. Et 400 $, quand tu es dans le trouble, c’est mieux que rien. Mais ici, on est au Québec. Ça n’a aucun sens. La différence entre l’usine et l’OBNL, c’est peut-être l’intention. Mais le résultat, lui, reste le même : des travailleurs sous-payés.


Alors je pose la question : est-ce vraiment raisonnable d’offrir 400 $ à un photographe pour ses prestations sous prétexte qu’on est un OBNL ? Moi, je ne le crois pas. Pourtant, dans les métiers de l’art, c’est une pratique répandue. Tout le monde veut du beau, mais personne n’a de budget. Est-ce un hasard ou une culture bien enracinée ?

Chers OBNL, avant de demander la gratuité ou d’offrir un salaire dérisoire, demandez-vous quelles valeurs vous souhaitez promouvoir. Demandez-vous si le service est absolument essentiel. Et si vous accepteriez vous-même d’être payé en dessous du salaire minimum. Mieux encore, par respect pour les professionnels que vous sollicitez, demandez une soumission au lieu d’imposer un budget. Le professionnel est le seul à pouvoir vous dire la juste valeur de ses services.


Bref, la gratuité et les salaires de crève-faim, c’est NON.